A la découverte du Québec (ppt)

Jacques Godbout: Les Têtes à Papineau (B2/C1) Imprimer Envoyer
Les Têtes à Papineau


Godbout, Jacques: Les Têtes à Papineau. Québec: Les Éditions du Boréal 1991. Édition original, Paris: Seuil 1981.

Ce roman québécois publié en 1981 par Jacques Godbout raconte l'histoire à la fois triste et drolatique de Charles et François Papineau, deux cerveaux, deux consciences auxquels les hasards de la génétique n'ont donné qu'un seul corps. Tout les oppose : tempérament, goûts, aspirations professionnelles. Charles n'a d'admiration que pour ce qui est anglo-saxon; François ne jure que par ses racines françaises. Un célèbre chirurgien canadien-anglais leur proposera une opération pour les arracher à la difficulté d'être bicéphales dans un monde d'unicéphales.


p. 13-14 Nous sommes venus au Royal Victoria Hospital rencontrer le Dr Gregory B. Northridge, autrefois attaché à l'institut des anciens combattants de Vancouver (B.C.). C'est lui qui nous a aimablement invités à le faire, par téléphone, il y a de cela plusieurs semaines. Il devait de toute manière se rendre à Montréal. Il avait entendu parler de nos deux têtes. Il affirmait connaître le sujet, notre situation lui était familière. Il désirait procéder à quelques examens dont il avait seul le secret, et peut-être par la suite allait-il nous offrir une intervention chirurgicale définitive ? Définitive.
Les anciens combattants sont tous tellement anciens aujourd'hui qu'ils ont dépassés depuis longtemps l'âge des défis. C'est pourquoi notre jeunesse l'intéresse. Nous sommes une aventure.
Nous nous serions présentés plus tôt à son bureau, mais nous avions des problèmes personnels qui nous en empêchaient.
Par la suite ce fut au Dr Northridge d'être empêché. Vous savez ce que c'est. Il avait été mandé au chevet du shah d'Iran, à New-York, à propos d'un cancer de l'oesophage et d'une rate trop dilatée . Les chefs d'État n'ont pas que des plaisirs. Le Dr Northridge est reconnu aux USA où il s'est spécialisé en diverses chirurgies. Il est diplômé, si l'on peut dire, de la célèbre Clinique Mayo. C'est un cas intéressant : cette clinique est célèbre parce que des gens célèbres y amènent leurs viscères . De là la rate du sha. A. Mayo, le Dr Northridge était aussi capitaine de l'équipe de basket. Il porte ses cheveux ambre coupés dru et court depuis cette époque. C'est un chirurgien hors pair. Il a opéré le monarque qui a pu subséquemment se retirer à Panama, dans les bras de sa chatte. Cela se passait au cours de l'automne de l'année mille neuf cent soixante-dix-neuf.
(...)

p. 14 Ce matin, après une brève rencontre à son bureau, qui nous a permis de faire connaissance et d'établir un échéancier , une nurse nous a conduits au huitième étage du pavillon de neurologie. (...)
(...)

p. 15-17 Le plafond blanc, par contre, invite à la rêverie. « C’est bien notre genre ! » soupire François. Il entend que Charles va en profiter pour se perdre dans l’éther, encore une fois. François déteste rêvasser. Il préfère l’action immédiate, quitte à se brûler les pattes. Charles contemple les plafonds blancs et s’invente des paysages. Il s’y perd facilement. François, s’il n’est pas stimulé de l’extérieur, ne pense à rien. Mais il est plus rapide que Charles à la détente. C’est une boule sur un billard électrique. Charles ressemble plus pour sa part à un étang matinal sous la brume. Ce n’est pas commode. De plus en plus nous nous regardons comme chiens de garde, les babines retroussées sur nos dents pointues. Or nous sommes condamnés, comme personne au monde, à un perpétuel tête-à-tête : nous n’avons, de naissance, qu’un seul cou, un seul tronc, deux bras, deux cannes, un organe de reproduction. Cela nous tient ensemble. Ensemble.
Nos deux têtes prennent racine à la hauteur de la trachée-artère, de guingois, de ghingoua, mais à même le cou. Comme les deux branches d’un V victorieux. Elles sont autonomes. Pas que pour les émotions ! La pensée. La voix. La salive aussi. Il nous arrive assez souvent, pour cela même, de nous étouffer bruyamment. C’est dangereux une trachée envahie. Il suffit d’un rien. Nous avons un ami qui est mort étranglé par une seule arête de poisson.
Il était à table, au restaurant. Quand l’arête se piqua dans sa gorge, il se mit à faire des bruits inattendus. Des grimaces. Les convives se tapèrent sur les cuisses. Il était habituellement très drôle. Les grimaces empirèrent, il se roulait par terre, en cravate et gilet. Il était toujours tiré à quatre épingles. Il devint rouge comme une brique hollandaise. Puis bleu fromage. La table entière était morte de rire. Mais c’est lui qui resta sur le carreau. Quand on s’aperçut qu’il était sérieux, il était trop tard. Il avait fait sa dernière blague. C’est parfois dangereux d’être pris pour un clown.
Ce n’est pas une raison pour s’étouffer à tout propos ! Alors nous nous méfions. Du chewing-gum et des bonbons. Et de nos propres glandes salivaires, les parotides, les sous-maxillaires et les sublinguales. Mais le liquide douceâtre et nécessaire surgit parfois de façon imprévisible. Survient une image alléchante, François déglutit. Alors la tête à Charles râle et manque d’air. François s’empresse de cracher en toussant. Nous reprenons souffle. Nous aurions pu en mourir vingt fois. Bien sûr cet étouffement soudain, cette dépense de salive, est aussi une maladie familiale, commune aux gens originaires des Trois-Pistoles dont plusieurs dont plusieurs ont la luette inquiète. Et nous qui en avons deux ! Héréditaires.
– Ah luette ! Je t’y plumerai... !
Charles trouve ces jeux de mots particulièrement idiots. Le côté gaulois de François l’horripile. Il soutient que si les Français aiment tant les jeux de mots c’est que leur langue est constamment surveillée. Il préfère l’approche américaine. Les jeux de guerre et de hasard. Il dit que les Anglais ont de l’esprit. «  Le calembour n’est pas un trait d’esprit. A preuve », dit souvent Charles en se renfrognant, « ça ne fait pas rire les enfants. » Charles est effectivement discret. François est beaucoup plus porté, en toute circonstance, à gueuler, à discutailler, à se plaindre. Il aime baratiner. C’est un enjôleur. La tête à Charles refoule tout. C’est un être complexe, une âme insondable, un volcan paresseux. Enfin. Il est grand temps que nous nous présentions officiellement : Charles-François Papineau, dit « Les têtes » :
(Charles:) – Enchanté...
(François:) – A votre service...
(...)

p. 19 Il cherche des cas exquis . Des malformations rares. Il veut transformer le monde. Le monde. La famille le laisse froid. – Cela nous aiderait pas beaucoup, nous a-t-il souligné, de savoir d’où viennent vos ancêtres et si on les comptait comme passagers à bord du voilier de Jacques Cartier ! Même les origines génétiques de votre dédoublement ne se révéleront pas très importantes, au plan médical. Ce qui compte c’est le présent, et de savoir si nous serons en mesure de vous offrir une vie normale.
– Normale ? fit François.
– Vous croyez que nous garderons mémoire de tout ceci après l’opération ? demanda Charles.
(...)

p. 23 Vus de face Charles est à gauche, François, c’est la tête de droite. L’idée que le Dr Northridge veut explorer est la suivante : vidanger la moitié droite de la tête à Charles et la moitié gauche du cerveau de François pour ensuite trancher les deux crânes au laser, de bas en haut, comme on ouvre un melon d’eau mûr. En s’explicant, Nothridge a utilisé des onomatopées. Ce sera une fête pour les oreilles ! Si nous insistons l’intervention se fera à froid.
– Vous vous trompez de fruit ! s’est exclamé François qui n’a pas apprécié l’image de la pastèque.
– J’essaie de me faire comprendre, répondit le docteur.
– Votre intervention ressemble à une recette de ma mère, répliqua François, vous pouvez l’essayer. Vous prenez un ananas frais que vous tranchez sur la longueur, y compris la queue, vous videz le cœur, mélangez la chair à de la crème glacée, vous remplissez les coquilles vides, refermez l’ananas, et placez le tout au congélateur. Vous avez maintenant un magnifique dessert surprise !
– Je ne saisis pas ce que vous voulez dire, insista Nothridge.
Alors François baissa la voix, comme pour une confidence au clair de lune, et lui souffla par-dessus le stéthoscope.
– ... l’ennui, docteur, c’est que l’on ne réussit jamais à raccorder les morceaux parfaitement.
(...)

p. 28 Pour nous, après tant d'années de vie commune, il est question de perdre la tête.
(...)

p. 29 Les racines nerveuses remplaceront-elles nos racines nationales, familiales et sociales? (...) Nous sommes, pour ainsi dire, idéologiquement séparés.
(...)

p. 30-31 « Quand j’ai aperçu pour la première fois cet enfant qui me regardait de ses deux petites têtes jumelles légèrement inclinées, j’ai cru voir là l’incarnation même de l’Ironie. Charles et François me souriaient de biais , comme s’ils se moquaient des simples d’esprit dont j’étais, armé d’un seul crâne pour comprendre le monde. Cet enfant que je découvrais en pleine santé, malgré son extraordinaire anomalie, avait sur nous l’avantage d’utiliser deux cerveaux parfaitement irrigués , calés dans des boîtes crâniennes relativement restreintes, mais adéquates. Il me fixait de ses quatre yeux vifs, deux gris, deux autres d’un beau brun noisette. Je ne savais comment lui faire face. Il me subjuguait comme s’il tentait d’exercer sur moi un pouvoir hypnotique. Puis l’un des deux (François je crois) se mit à rire de mon étonnement en salivant cependant que l’autre restait aussi sérieux qu’un pape. Je ne pus, sur le coup, m’empêcher de songer que cet enfant étrange deviendrait inévitablement un être qui nous éblouirait un jour. »
Le Dr Bonvouloir nous a toujours aimés. C’est pourquoi nous le citons volontiers. Il nous a toujours considérés comme plus exceptionnels que monstrueux. C’est lui-même qui nous amena, lorsque nous eûmes trois ans, à notre premier bain de mer ! En caleçons de bain nous jouions au monstre sorti de l’océan ! Avec de l’écume et du varech sur les épaules ! On en parle encore sur les plages de la Nouvelle-Angleterre jusqu’à la fine pointe de Cape Cod. Ainsi naissent les mythes. Ceux qui ne nous avaient pas contemplés dans les vagues à marée basse nous ont imaginés.
(...)

p. 41 En mille neuf cent cinquante-cinq, avant le premier mai de cette année-là, et les douleurs de l'accouchement, personne au monde ne nous attendait.

p. 62-63 Nous avons eu une enfance heureuse, consciente des désastres qui éclataient ailleurs. Fils de journaliste. Charles à ce sujet ressemble plus au paternel que François. Il est persuadé que la race humaine va bientôt détruire sa planète. Il est devenu peu à peu renfrogné, comme un vieux poney. François s’inquiète moins. Il dit que si nous devons tous sauter en l’air, comme des chandelles romaines, par un beau soir de juillet, il désire en être. C’est un expansif . Il rêve d’une famille nombreuse, souhaite des rejetons de sa bouture. Il veut remplir les estrades de ses enfants vivants pour regarder exploser la planète dans un grondement terrible. Charles a décidé de se faire stériliser. Or si nous avons deux têtes nous n’avons que deux couilles. En condominium.
« Pensons-y ! » dit souvent François à Charles, « imagine que nous sommes des mutants. Nous pourrions nous trouver, avec nos doubles gènes, à l’origine d’une espèce nouvelle qui permettrait à l’homme de survivre ! A nos deux têtes, si on ne vit pas plus longtemps, au moins vit-on plus intensément ! On pense plus, on voit plus, on rêve plus encore, on double les capacités philosophiques de l’humanité. Chaque enfant mutant serait un poète doublé d’un homme d’affaires !... »
(...)

p. 68-69 – Ce n’est pas simple », dit François, et nous avons simultanément porté nos coupes à nos lèvres, le vin était bon, puis il ajouta : « nous ne savons plus vivre côte à côte, voilà. – On se gêne, dit Charles, et nous en avons assez de partager le même territoire.
– Qu’est-ce qui vous prend ? » demanda « A.A. » comme s’il tombait du ciel. Un ange passa. Sexe indéterminé. Ni Charles ni François ne voulaient préciser. D’ailleurs nous ne savions pas vraiment ce qui nous arrivait depuis quelques mois.
– Nous avons rencontré, dit enfin Charles, un chirurgien, le Dr Gregory B. Nothridge.
– Je le connais ? demanda « A.A. ».
– Je ne crois pas, répondit Charles, c’est un spécialiste de la Côte ouest. Il a entendu parler de nous par les médias. Il nous offre une solution.
– Aujourd’hui les solutions viennent de l’Orient », dit un des invités, fonctionnaire et diplomate sûrement. Charles nous sourit avec condescendance. François se resservit de vin avec prudence. Nous n’avons qu’un seul foie.
– Je refuse ! » lança soudain maman qui avait compris d’instinct. Nous savions bien l’un de l’autre que jamais maman ne nous permettrait de tenter l’expérience du « deux dans un ». Quoi qu’on lui raconte. Nous sommes ses fils.
– Je vous ai donné la vie comme vous êtes, vous resterez ainsi. Il n’est pas question de vous couper en deux comme un citron !
– Mais non, maman ..., dit Charles.
– Laisse-moi terminer ! lui répondit-elle. Même si l’on me jurait qu’une transplantation est possible, il n’est pas question que j’accepte. Je ne veux pas voir l’une de vos têtes sur le corps d’un étranger. Votre père vous a plantés, il n’est pas question de vous transplanter.
– C’est tout autre chose, intervint François. Le Dr Nothridge va nous amalgamer ...
– C’est banal », répondit maman avec un soupir, jetant un coup d’œil à la ronde. La table était entourée de têtes banales, comme on en voit tous les jours au petit écran. Nous dûmes en convenir.
– Hamalgham ! lança « A.A. » avec un faux véritable accent allemand. Ein Kultur, ein nation, ein head, Ein Führer ! Ya ? !
(...)

p. 80 Meurtris. Car non seulement doivent-ils s’ajuster à un environnement où ils ne se retrouvent pas du tout, mais encore leurs parents et leurs amis font des efforts, qui ne leur échappent pas, pour s’adapter à leurs malformations. Ils savent qu’ils ne sont pas de ce monde. »
 Et puis tout ça était, pour ainsi dire, inévitable ! Quelques centaines de familles françaises à l’origine, on couche ensemble cousins cousines pendant les longs hivers québécois et voilà six millions de descendants quelques siècles plus tard. Descendants.
« C’est qu’on s’aimait par chez nous. On se lâchait pas. On se tétait les oreilles en famille », dit Charles que toute évocation ancestrale fait frémir .
« C’est tout de même ainsi », répondit François, « que nous avons conservé nos traditions, notre langue, notre foi, nos chansons et nos chromosomes. Chrysostome ! »
(...)

p. 93 Tout, dans ce curieux hôpital, est contrôlé par ordinateur, des calories dans nos assiettes aux visites à notre chambre. Deupuis deux jours nous sommes incommuicadao.
(...)
p. 96 Les paysans ont moins de préjugés que les urbains vis-à-vis des fantaisies de la nature. Un député à deux têtes ne leur ferait pas plus peur qu’un veau à cinq pattes.
Nous serions ce qu’on appelle « un candidat sûr ». Les Québécois, depuis la bataille des Plaines d’Abraham, veulent gagner partout à la fois. Ils achètent des de toutes les loteries. Ils auraient élu une tête à Québec, et l’autre à Ottawa ! L’idéal. Puisque Charles parle anglais « sans accent » ne sommes-nous pas un parfait bicéphale bilingue ? Mais nous n’avons qu’une identité civile. Cela a longtemps posé un problème juridique : est-ce que la citoyenneté; est attribuée à la tête ou aux jambes ? Pas un seul juriste n’avait prévu la question. Quelle signature ferait foi ? La femme qui nous épouserait serait-elle obligatoirement bigame ? La question est remontée jusque devant la Cour suprême. Des juges comme coqs en pâte y délibèrent depuis dans leur sauce. Dès qu’on met le doigt dans les rouages politico-juridiques on en a pour l’éternité. L’éternité.
(...)

p. 143-144 « DXL. Pour traitement 685636
A C 12 F
Sans références. Voir textes F. 3.
Début.
« Le choc opératoire a été fulgurant. Les crânes se sont avérés plus durs que pierre. La salle était jonchée de scies à rubans et d’égoïnes ébréchées.
«  Le sang partout giclait comme dans un abattoir. Ils étaient vingt autour du Dr Gregory B. Northridge qui s’agitait, bricoleur sadique, sculpteur inquiétant.
« A la lumière des projecteurs les yeux des assistants, derrière leurs masques blancs, lançaient des éclats comme autant de micas miroitants.
« On avait rasé Charles et François après les avoir barbouillés de crème. Desserts du dimanche.
« Tout avait commencé comme si ces messieurs plantaient une tente. Un morceau de caoutchouc mince comme peau de tambour recouvrit, tendu par des pinces, le haut du corps depuis les épaules. De la pointe acérée d’un scalpel une infirmière avait ensuite percé la membrane. Elle dur s’y reprendre à deux fois pour que les têtes de Charles et de François seules découvertes.
« Northridge attaqua d’abord Charles. Il avait tracé au bleu de méthylène une simple ligne médiane qu’il suivit rigoureusement.
« Ensuite il cerna le haut du crâne de François et enleva la calotte. Avec beaucoup d’efforts. le cerveau à nu s’agita comme le corps d’une méduse effrayée.
« Tous deux étaient profondément anesthésiés. Gazés. Charles avait réclamé en vain l’acupuncture. Les aiguilles étaient restées dans la pelote. La technologie triomphait.
« L’opération se déroula comme prévu jusqu’à ce que l’on découvre que la calotte crânienne de François, qui devait servir à chapeauter la nouvelle tête, était trop étroite. Le cerveau amalgamé aurait été écrasé sous ce toit exigu. ... »
(...)

p. 147 - Pourquoi voudrais-tu un référendum? demande Charles.
- Parce que vous ne vous appartenez pas tout à fait, répond Bébée. (...)
L'intervention chirurgicale me ferait perdre mes frères. je serais pur le non. Vous n'avez pas le droit de m'arracher une partie de ma vie.
(...)

p. 150-151 Nous terminons en turluttant la seconde bouteille de Moët-et-Chandon qu’a servie « A.A. » de plus en plus volubile. Maman s’est assise dans l’unique fauteuil de la chambre, sous la photographie en couleur du prince souriant. Bébée, qui a quitté le pied du lit, s’est appuyée sur l’accoudoir et l’a prise par le cou. Alain-Auguste Papineau s’arrête soudain, face à Marie Lalonde, lui murmure quelque chose que nous n’entendons pas. Elle pleure en silence sans même se cacher les yeux. Puis il se retourne vers nous, salue l’ordinateur d’un coup de tête et lance :– Mes enfants, je propose un toast à l’évolution ! » Il tient son verre aussi haut que son verbe, nous salue. Papa nous salue !
– A l’évolution », lançons-nous en chœur, « qui n’est pas pour des gens aimables !
Les aimables, les simples d’esprit, les humbles de cœur, ceux qui sont de trop, qui ne peuvent faire de mal à un papillon, les dinosaures, les brontosaures, les hominiens, les Kalapalos, les Arméniens, les Acadiens, les têtes à Papineau de tous les hémisphères, ou l’une d’entre elles, sont condamnés à disparaître. L’évolution, c’est la raison du plus fort. Comment une grenouille pourrait-elle nager dans une mer d’unicéphales ?
– Adieu Charles.
– Adieu François !





 
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