A la découverte du Québec (ppt)

L'émergence du français Imprimer Envoyer


L'émergence du français
par Jacques Leclerc

Sujets d’étude et exercices interactifs par Manfred Overmann


LECLERC, Jacques. «L’émergence du français“, dans La Nouvelle-France (1534-1760) - L'implantation du français au Canada, Québec,
TLFQ, Université Laval, 20 août 2006, [http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/francophonie/HISTfrQC_s1_Nlle-France.htm ], (12 décembre 2006).


Dossier word

Compte tenu de la situation de fragmentation linguistique qui prévalait en France sous l'Ancien Régime, la plupart des immigrants qui partaient pour le Canada ne pouvaient parler le français. À l'exception de ceux qui provenaient de Paris et de l'Île-de-France, les colons apportaient avec eux leur patois local, soit le normand, le picard, l'aunisien, le poitevin, le breton, etc. 

Au cours de la première moitié du XVIIe siècle, la Nouvelle-France vit nécessairement ce que Philippe Barbaud (de l'Université du Québec à Montréal) appelle «le choc des patois». D'ailleurs, les cartes illustrant les anciennes provinces de France donne une idée de la répartition des patois à cette époque.


Sujets d'étude

1. Qu’est-ce que l’Ancien Régime?
2. Où se situe l’Île-de-France?
3. Qui parlait français à l’époque de Louis XIV ?
4. Qu’entendez-vous par « fragmentation linguistique » ?
5. Énumérez différents patois en y associant la région où il est pratiqué.


2.1 Le «choc des patois»

Pour s'en convaincre, il suffit de se reporter à la répartition des immigrants selon leur statut linguistique, entre 1608 et 1663. Le tableau 2 («La répartition des immigrants français par statut linguistique») divise la population en trois groupes linguistiques: les francisants, les semi-patoisants, les patoisants. 

Vraisemblablement, les immigrants francisants comprenaient et parlaient l'une ou l'autre des variantes du français de l'Île-de-France; à part les nobles, les membres du clergé, les officiers militaires, les administrateurs et quelques grands négociants, les francisants ne parlaient pas la «langue du roy», mais un français populaire parisien parsemé de provincialismes et d'expressions argotiques. Lorsqu'on consulte le tableau 2 («La répartition des immigrants français par statut linguistique»), on constate que les immigrants francisants formaient 38,4 % de la population canadienne de l'époque.

Les locuteurs semi-patoisants (31,4 %) parlaient leur patois maternel, soit le normand, le poitevin, le bourguignon ou le lorrain, mais ils pouvaient comprendre assez bien l'une ou l'autre des variétés du français; leur connaissance passive du français permettait donc une compréhension partielle. Quant aux patoisants (30,3 %), ils ignoraient totalement et le «français du roi» et ses variantes; lorsqu'on leur parlait en français, ils devaient recourir aux services d'un interprète.


Sujets d'étude

6.   Elucidez l’expression « le choc des patois ».
7.   Distinguez et clarifiez les trois groupes linguistiques: les francisants, les semi-patoisants, les patoisants. 
8.   La monarchie française était organisée en 3 catégories: les nobles, le clergé et…
9.   Situez les patois cités: normand, poitevin, bourguignon, lorrain.
10. Qu’est-ce que la connaissance passive du français?
11. Pour quelles langues les francisants possèdent-ils une petite connaissance passive?
12. Analysez le « Tableau 2 ».

2.2 Le statut linguistique des immigrants

La répartition des immigrants par statut linguistique permet de constater l'infériorité numérique des sujets francisants (38,4 %) par rapport à la masse des semi-patoisants et des patoisants (61,7 %). Or, aucun de ces patois ou langues régionales ne survivra au Canada: ils s'éteindront tous, ici, entre 1680 et 1700. Le témoignage du contrôleur général de la Marine au Canada en 1698, le sieur de Bacqueville et de La Potherie, est assez significatif à cet égard:

On y parle ici parfaitement bien sans mauvais accent. Quoiqu'il y ait un mélange de presque toutes les provinces de France, on ne saurait distinguer le parler d'aucune dans les canadiennes.

 

Comment se fait-il que l'unité linguistique se soit réalisée ici dans le dernier quart du XVIIe siècle? Que s'est-il donc passé au Canada? Dans son livre Le choc des patois en Nouvelle-France sous-titré «Essai sur l'histoire de la francisation au Canada», Philippe Barbaud réussit à répondre à ces questions. Aussi, l'essentiel de nos propos reposera sur cet essai d'explication.

Malgré l'infériorité numérique des locuteurs français (38,4 %), les semi-francisants (31,4 %), notamment les Normands et les Poitevins, ont orienté l'assimilation vers le français tandis que les patoisants (30,3 %) ont appris à devenir bilingues. Aucun des groupes patoisants n'a pu prédominer au point de vue démographique d’autant plus qu’ils étaient dispersés entre une vingtaine de parlers régionaux. Très tôt, le français s'est assuré la dominance en Nouvelle-France sans qu'aucune politique linguistique n'ait été élaborée ni même pensée; ce n'était pas dans les habitudes de l'époque. Néanmoins, un certain nombre de facteurs, indéniables, ont favorisé cette unification.


Sujets d'étude

13. Comparez les chiffres selon la répartition des immigrants.
14. Est-ce que les régionalismes ont survéu au Canada ? Quelle langue va dominer ?
15. Quelle évolution linguistique les semi-francisants et les patoisants ont-ils connue ?
16. Quelle langue dominera à la fin du 17ème et au courant du 18ème siècle ? Pourquoi ?

3 Les causes de l'unification linguistique

Parmi les causes qui ont assuré l'unification linguistique, certaines sont plus déterminantes que d'autres. Aussi, est-il préférable de distinguer les facteurs secondaires des facteurs déterminants. Les premiers sont essentiellement externes aux usagers, les seconds concernent les sujets parlants eux-mêmes.


3.1 Les facteurs secondaires

Le français était la langue de l'administration royale, celle des fonctionnaires, des officiers, des milices et de l'armée. Tous les documents étaient rédigés en français et les ordres étaient donnés en français aux soldats patoisants. C'était également la langue du clergé, premier ordre social de la colonie: les ecclésiastiques, hommes ou femmes, ne s'exprimaient qu'en français, à l'exception des missionnaires, qui évangélisaient les Amérindiens dans leur langue. Tous les marchands, commerçants et entrepreneurs français ne parlaient généralement que le français.

Dans les écoles, on enseignait la religion, les mathématiques, l'histoire, les sciences naturelles et le français, lequel, rappelons-le, n'était pas encore enseigné en France aux «petites gens».  Bien que peu poussée, l’instruction en Nouvelle-France semble cependant d'un degré remarquable pour l'époque. En se fondant sur les greffes des notaires, on peut évaluer à 80 % la population de ceux et celles qui savaient lire et écrire le français, bien que fort mal il faut l'avouer. Cet enseignement primaire ouvert à tous les habitants, même dans les campagnes, constituait une première pour l'époque et a certes joué un rôle non négligeable dans le processus de francisation.

On doit relever aussi que l'arrivée des militaires au Canada fut certainement l'une des causes ayant favorisé la francisation du pays. Lorsque le régiment de Carignan-Salières débarqua à Québec à l'été de 1665, la colonie ne comptait que quelque 3200 habitants. Or, la venue subite de 1200 soldats et d'environ 80 officiers ne put qu'avoir un impact considérable sur le développement de la colonie, notamment en matière linguistique, car la vie dans l'armée royale se déroulait en français. Une fois la guerre finie avec les Iroquois en 1667, on estime que 30 officiers, 12 sergents et 404 soldats se prévalus de l'offre du roi et se sont établis au Canada; plusieurs épousèrent des filles du roi et eurent une nombreuse progéniture. Entre 1683 et 1760, quelque 10 000 soldats et officiers des troupes de la Marine furent envoyés au Canada. Plus de la moitié des militaires sont retournés en France, mais les autres se sont établis au Canada. 

On ne peut toutefois prendre pour acquis que ces facteurs aient été déterminants pour l'unification. La même situation existait en France au même moment et cela ne suffisait pas à convaincre l'immense majorité des citoyens de changer leur allégeance linguistique. Au Canada, la répartition des forces sociales favorisait davantage le parler des petites gens, d'autant plus que la gestion de l'unification linguistique n'était pas dans les mœurs de l'époque. Le ministre Colbert n'en a jamais parlé, ni aucun des grands commis de l'État, tant en France qu'au Canada. D'après Philippe Barbaud:

Ce ne sont ni l'Église ni le Roy ni l'armée qui furent les premiers responsables de la compétence linguistique des anciens Canadiens et de leurs comportements langagiers. Il n'y a que le sujet parlant qui le soit.

Bien qu'importants, les facteurs externes aux individus ne peuvent rendre compte de tout le processus d'unification, car ce sont les sujets parlants eux-mêmes qui ont contribué le plus à leur propre assimilation.

La thèse que développe Philippe Barbaud repose sur le fait que le français détenait déjà, en 1663, une avance sur la situation de concurrence qui l'opposait aux autres parlers. N'oublions pas que 38,4 % de la population pouvait s'exprimer en français, ce qui présentait une conjoncture favorable pour le français au sein même d'une population par ailleurs faible en nombre (quelque 2500 habitants). De plus, comme tout immigrant qui s'installe dans un pays étranger, l'ancien Canadien acceptait implicitement de rompre avec ses habitudes linguistiques; il venait construire un nouveau pays et était prêt à tout. Aucun parler régional ne pouvait concurrencer les 38,4 % de francisants; le groupe patoisant le plus important était représenté par les Normands (11,3 % en 1663), déjà sensibilisés au français; quant aux autres, leur trop grande dispersion les menait à l'extinction dans la mesure où la population se trouvait mélangée sur un territoire restreint: essentiellement Québec, Montréal et Trois-Rivières. 


Sujets d'étude

17. Expliquez la différence entre les facteurs « secondaires » et « déterminants ».
18. Qui parle français en Nouvelle-France ?
19. Qui sont les “petits gens”?
20. Quelles sont les institutons qui ont favorisé le processus de francisation ?
21. Quels facteurs déterminèrent la compétence linguistique au Canada ?
22. Qui sont les Iroquois?
23. Trouvez au moins 3 grades militaires.
24. Quel était le nombre de la population française à cette époque? Et à l’heure actuelle?


3.2 Le facteur déterminant: les femmes

M. Barbaud apporte une autre explication au fait que les patois se soient complètement éteints avant la fin du XVIIe siècle, et c'est là l'aspect le plus original de sa thèse:

Une réanalyse de la question d'origine de notre parler s'impose donc puisque c'est maintenant aux femmes et aux filles que j'impute l'initiative du déroulement de la francisation.

 

Ce sont en effet les femmes de la Nouvelle-France (Canada) qui ont été les actrices principales de l'émergence du français et de sa suprématie au pays. Que pouvait faire les 63 % d'hommes pour leur langue maternelle dans leur condition de célibataires forcés, entièrement occupés qu'ils étaient à défricher la terre, à faire la guerre aux Amérindiens, à courir les bois l'hiver et à découvrir de nouveaux territoires en été? Rien, et ce sont les femmes qui ont tout fait au plan linguistique.

En dépit du fait que celles-ci ne formaient que 37 % de la population totale en 1663, plus de la moitié, soit 53,8 %, étaient des locutrices francisantes. L'effectif des femmes (mères et filles) parlant une des variétés de français était donc beaucoup plus important que celui des semi-patoisantes (22,9 %) et des patoisantes (23,2 %). En 1663, le français était donc le fait de 54 % de celles qui avaient charge de transmettre leur langue maternelle à leurs enfants; on peut croire que ce rapport de force a effectivement joué en faveur de la suprématie du français.


3.3 Les mariages exogames

De plus, lorsqu'on examine l'exogamie (soit entre les membres de groupes linguistiques différents) des couples, on comprend que le mariage a constitué un puissant vecteur dans ce brassage des immigrants provenant de toutes les provinces de France. Barbaud, après avoir analysé chaque couple recensé par l'historien Trudel, obtient un total de 324 couples sur 470 pour lesquels le français constituait la langue maternelle, soit du mari, soit de la femme, soit des deux: «C'est donc en réalité presque 70 % des foyers de la Nouvelle-France qui font déjà partie, en 1663, du domaine d'influence de la langue légitime.» Il n'y avait que 30 % des couples qui n'étaient pas atteints par l'infiltration du français au foyer. 

Dans ces conditions, on ne se surprendra pas que le «marché matrimonial» des habitants de la Nouvelle-France ait été un terrain de conquête presque entièrement gagné au français au moment où s'ouvrait la décennie 1663-1673, marquée par l'arrivée massive de 900 filles du roi (ou «filles du Roy»).


3.4 La langue des «filles du roy»

Au plan linguistique, les filles du roi ont joué un rôle déterminant au Canada sous le régime français, car c'est par elles que s'est propagée dans la population la langue française.

Filles du roi and Frenchmen at the docks in New France.
L'arrivée des «filles du Roy» à Québec

Les filles du roi n'ont pu qu'accélérer le processus d'assimilation des masses non francisantes. En effet, 57,4 % d'entre elles avaient déjà le français comme langue maternelle; parmi les Parisiennes (la moitié de l'effectif), certaines parlaient même le «français du roy», phénomène plutôt exceptionnel. 

Le reste du contingent était formé de 24,7 % de semi-patoisantes (surtout des Normandes) et de patoisantes (surtout de l'Aunis et de la Picardie). 

L'action conjuguée des femmes francisantes de la première génération, de leur progéniture et des filles du roi a provoqué l'extinction définitive des patois en Nouvelle-France vers les années 1680-1689. À partir de ce moment, la population canadienne dispose d'une seule langue promue au rang de langue maternelle, qu'elle va façonner dorénavant à son image et à celle de l'Amérique. 

Il faut souligner aussi que les anciens Canadiens ont constitué la première population francophone du monde à réaliser son unité linguistique, et cela, deux siècles avant la France, et sans véritable intervention étatique.


Sujets d'étude

25. Expliquez
a)      le rôle des femmes,
b)      le rôle des mariages
c)      et le rôle des « filles du roy » dans la construction de l’unification langagière.

4 Le français parlé au Canada

Le français parlé au Canada par les anciens habitants ne pouvait pas être très différent de celui utilisé en France à la même époque. La «langue du roy» devait être identique des deux côtés de l'océan: les nobles et les fonctionnaires de la colonie parlaient la même variété de français. Quant au peuple, une fois l'unité linguistique réalisée, il utilisait la même variété de français que les classes populaires de Paris. La variété parlée par les anciens Canadiens se caractérisait par une prononciation parisienne, influencée toutefois par les origines dialectales des habitants, une syntaxe simple apparentée à celle de Montaigne et de Marot, un vocabulaire légèrement archaïque, teinté de provincialismes de la Normandie et de la région du sud-ouest de la France. Bref, rien qui puisse vraiment distinguer le «francisant» de la Nouvelle-France de celui de la mère patrie.

D'ailleurs, les témoignages des contemporains de l'époque sont unanimes sur cette question. En 1691, le père Chrestien Le Clercq disait qu'«un grand homme d'esprit» lui a appris que le Canada possède «un langage plus poli, une énonciation nette et pure, une prononciation sans accent». Le père Charlevoix est presque idyllique lorsqu'il écrivait: «Nulle part ailleurs, on ne parle plus purement notre langue. On ne remarque ici aucun accent.» Un Suédois de passage au Canada en 1749, Pierre Kalm, fit rire de lui par «les dames canadiennes, celles de Montréal surtout» à cause de ses «fautes de langage» et il s'en montra fort choqué. Jean-Baptiste d'Aleyrac, un officier français qui vécut au Canada de 1755 à 1760, déclara que les Canadiens parlaient «un français pareil au nôtre»:
 

Tous les Canadiens parlent un français pareil au nôtre. Hormis quelques mots qui leur sont particuliers, empruntés d'ordinaire au langage des matelots, comme amarrer pour attacher, hâler pour tirer non seulement une corde mais quelque autre chose. Ils en ont forgé quelques-uns comme une tuque ou une fourole pour dire un bonnet de laine rouge... Ils disent une poche pour un sac, un mantelet pour un casaquin sans pli... une rafale pour un coup de vent, de pluie ou de neige; tanné au lieu d'ennuyé, chômer pour ne manquer de rien; la relevée pour l'après-midi; chance pour bonheur; miette pour moment; paré pour prêt à. L'expression la plus ordinaire est de valeur, pour signifier qu'une chose est pénible à faire ou trop fâcheuse.

Quant au marquis de Montcalm, il ne put s'empêcher de reconnaître en 1756 que «les paysans canadiens parlent très bien le français». Il ajoutait: «Comme sans doute ils sont plus accoutumés à aller par eau que par terre, ils emploient volontiers les expressions prises de la marine.» 

Ces témoignages paraissent toutefois un peu trop élogieux pour ne pas être suspectés de partialité. Non seulement ils n'attestent que des faits anecdotiques, mais on peut douter aussi de leur justesse à un usage général qui se serait étendu à toute la population. Cependant, il ne faut pas oublier que ces témoignages, même s'ils ne proviennent pas de linguistes, concordent tous. C'est pourquoi, malgré ces réserves, ils demeurent précieux et utiles pour connaître la perception qu'on avait de l'état de la langue des anciens Canadiens. On pourrait affirmer qu'on parlait en Nouvelle-France une langue française qui n'avait rien à envier à celle de Paris. On sait aussi que, à la fin du Régime français, les Français et les Canadiens avaient une prononciation et un accent assez identiques, mais que le vocabulaire commençait à diverger. D'ailleurs, le témoignage de l'officiel Jean-Baptiste d'Aleyrac est le plus significatif à cet égard.

Pour ce qui est des influences amérindiennes sur la langue français des premiers Canadiens, elles furent de peu d'importance, sauf en ce qui a trait à la toponymie. Parmi les plus anciens amérindianismes, on peut relever achigan (poisson, 1656), atoca (airelle canneberge, 1656), babiche (lanière de cuir cru, 1669), cacaoui (canard, 1672), carcajou (mammifère, 1685), etc. Ces emprunts aux langues amérindiennes se poursuivirent au cours du XVIIIe siècle, mais ils demeurèrent toujours relativement modestes, ne dépassant guère une vingtaine de termes; ces emprunts seront un peu plus nombreux au XIXe siècle et au début du XXe siècle. Par contre, les colonisateurs empruntèrent massivement à la toponymie amérindienne (plusieurs centaines de mots à cette époque). Voici une description de la linguiste Marthe Faribault à ce sujet:
 

Lors de son deuxième voyage (1535-1536), Jacques Cartier remonte pour la première fois le Saint-Laurent. Il rencontre des Iroquoiens à Stadaconé («grande falaise» dans leur langue, aujourd'hui Québec) et nomme la région le «Royaume de Canada», du mot iroquoien kanata qui signifie «village», tandis que la région de Montréal reçoit le nom de «Royaume d'Hochelaga».

À la fin du XVIe siècle, les Iroquoiens laurentiens se retirent de la vallée du Saint-Laurent. Les Micmacs des Maritimes, qui y venaient déjà depuis longtemps par une route de portages le long des rivières Restigouche, Matapédia et Matane ou, plus au sud, par le bassin des rivières Etchemin et Chaudière, se firent alors plus présents dans la vallée. Ce sont donc les toponymes de la langue micmaque qui seront adoptés par les Français à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe. Ainsi, Gaspé, du mot micmac gespeg signifiant «extrémité», remplace le toponyme Honguedo, d'origine iroquoienne et employé par Cartier. De même, Québec, du mot micmac gepèg signifiant «détroit», remplace l'iroquoien Stadaconé. Quant à Anticosti, du toponyme micmac Natigosteg («terre avancée»), il remplace le nom d'île de l'Assomption donné par Cartier. Enfin, le site de Tadoussac, du toponyme micmac Giatosog signifiant «entre les rochers», est ainsi nommé par les Français autour de 1600.

De façon générale, les emprunts aux langues amérindiennes, que ce soit pour des mots ou des toponymes, proviennent presque tous des langues algonkines et concernent les mêmes champs sémantiques (faune, flore, coutumes locales). Les emprunts à la toponymie amérindienne seront encore plus massifs dans les siècles à venir au point où ils constitueront une part importante de la toponymie québécoise.


Sujets d'étude

26. Qu’est-ce qui caractérisait le français parlé au Canada par les anciens habitants ?
27. Qu’est-ce que le père Chrestien Le Clercq dit au sujet du français parlé au Canada en 1691, et le marquis de Montcalm en 1756 ?
28. Quand et pourquoi le français canadien commence à changer ?
29. Donnez un exemple pour l’impact de la langue amérindienne sur le français. 
30. Quelle est l’origine du mot « Canada » ?
31. Cherchez le sens premier en francais des expressions canadiennes suivantes: amarrer, poche, mantelet, tanné, chômer, relevée (au sens militaire), chance, miette, pare, de valeur.
32. Cherchez au moins 5 mots utilisés en allemand qui ont été empruntés au francais.
33. Que signifie „micmac“ en francais?

5  La politique d'assimilation avortée

Dès leur arrivée, les Français tentèrent une politique d'«intégration» des Amérindiens au moyen du mariage, de la culture et de la langue. Les espoirs et les efforts furent grands, comme le laisse entendre une lettre de Mère Marie de l'Incarnation, responsable de l'éducation des enfants, en date de 1668:
 

Nous avons francisé plusieurs filles Sauvages, tant Huronnes qu'Algonquines, que nous avons ensuite mariées à des Français, qui font fort bon ménage. II y en a une, entre autres, qui sait lire et écrire en perfection, tant en sa langue huronne qu'en notre française; il n'y a personne qui la puisse distinguer ni se persuader qu'elle soit née Sauvage. [...] Sa majesté [...] désire que l'on francise ainsi peu à peu tous les Sauvages, afin d'en faire un peuple poli. L'on commence par les enfants. Mgr notre Prélat en a pris un grand nombre à cet effet, les révérends Pères en ont pris aussi en leur collège de Québec; tous sont vêtus à la française, et on leur apprend à lire et à écrire comme en France. Nous sommes chargées des filles, conformément à notre esprit [...].

Par ailleurs, en juillet 1673, le gouverneur Frontenac, qui n'avait pas oublié la préoccupation des autorités royales à propos de l'assimilation des Amérindiens, s'adressait ainsi aux représentants des Cinq Nations iroquoises à Cataracoui, dans le style habituellement «paternaliste» propre aux Français:
 

Mes enfants, je suis consolé de vous voir arriver ici où j'ai fait allumer un feu pour vous voir pétuner [= «fumer du pétun» signifiant «tabac»] et vous parler. Ô que c'est bien fait, les enfants, d'avoir suivi les ordres et les commandements de votre père. Prenez donc courage, mes enfants, vous y entendrez sa parole qui vous est toute pleine de douceur et de paix. [...]. Je vous conjure avec toutes sortes d'instances de faire apprendre à vos enfants la langue française que les Robes-Noires peuvent leur enseigner, cela nous unirait davantage et nous aurions la satisfaction de nous entendre les uns les autres sans interprète.

Toutefois, très tôt, les Français se rendirent compte du caractère pas mal utopique de cette entreprise. Les «Sauvages» se sont montrés très réfractaires à la francisation. «Ils ne se soucient guère d'apprendre nos langues», lit-on dans les Relations des jésuites. Ce sont donc les Français qui durent «se mettre à l'école des sauvages» et d'apprendre leurs langues. Par exemple, le missionnaire Jean de Brébeuf s'exprimait couramment en huron à peine trois ans et demi après son arrivée. Les interprètes, qui avaient réussi à apprendre la langue des Amérindiens, étaient très considérés et très recherchés auprès des commerçants et des compagnies de la Nouvelle-France. À cette époque, plusieurs jeunes Français n'hésitaient pas à séjourner chez les Amérindiens pour devenir interprètes. Aux dires de Marie de l'Incarnation: «On fait plus facilement un Sauvage avec un Français qu'un Français avec un Sauvage.» 

En plus de la langue, ces Français découvraient aussi de nouvelles valeurs. L'attrait de la «vie sauvage» et de l'esprit d'aventure donnèrent naissance à un nouveau type de personnage: le «coureur des bois», qui adoptait la vie des Amérindiens. C'est grâce aux coureurs des bois que le français devint la langue des Métis et demeura la «langue de la fourrure» jusqu'au milieu du XIXe siècle. Mais cette vie d'aventure se faisait au détriment du développement social en Nouvelle-France. C'est pourquoi l'Administration dut sévir et rendre des ordonnances contre les coureurs des bois. De l'avis de l'intendant Jean Talon: «Les petits enfants ne pensent qu'à devenir un jour coureur des bois.»


Sujets d'étude

34. Quelles sont les démarches entreprises par la Mère Marie de l'Incarnation et le gouverneur Frontenac pour franciser les indigènes.
35. Interprétez les deux lettres.
36. Commentez la citation de la Mère Marie de l'Incarnation «On fait plus facilement un Sauvage avec un Français qu'un Français avec un Sauvage.» 
37. Qu’est-ce qu’un « coureur des bois » ? Quelles sont ses valeurs ? Pourquoi l’intendant Jean Talon veut-il interdire le travail des « coureurs des bois ?

6 La croissance démographique

Considérée en elle-même, la Nouvelle-France avait fait un progrès remarquable entre 1663 et 1754: l'Acadie française comptait 10 000 habitants, le Canada 55 000, la lointaine Louisiane 4000. La France contrôlait un immense territoire qui s'étendait du Labrador au lac Winnipeg jusqu'à la Nouvelle-Orléans et dont l'économie, assez florissante, était axée sur la fourrure et les sociétés d'État (l'armée, les forges de Saint-Maurice, les chantiers navals). Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle, le territoire qu'on appelait la Nouvelle-France couvrait une superficie considérable et s'étendait de la terre de Baffin au nord jusqu'au Mexique au sud et comprenait pratiquement la moitié du Canada et des États-Unis actuels. Mais la Nouvelle-France du milieu du XVIIIe siècle était déjà réduite par rapport à celle de 1712 (avant le traité d'Utrecht: voir la carte).

Après le traité d'Utrecht de 1713, la France avait perdu non seulement la Baie-d'Hudson, mais Terre-Neuve et le Labrador, puis l'Acadie (la Nouvelle-Écosse d'aujourd'hui). Il lui restait le Canada, une partie de l'Acadie (l'île Saint-Jean et l'île Royale, aujourd'hui respectivement l'île du Prince-Édouard et l'île du Cap-Breton) et la Louisiane (voir la carte après 1713). Il faut dire que la France a toujours pris l'habitude d'annuler les pertes subies en Europe en renonçant à des possessions en Amérique du Nord. Elle l'a fait en 1713 et le refera en 1763 en préférant perdre le Canada pour le profit de la Grande-Bretagne et la Louisiane pour celui de l'Espagne. 

Au total, plus de 27 000 émigrants se sont embarqués pour le Canada. De ce nombre, seulement 9000 sont restés. Cela signifie que pas moins des deux tiers des immigrants du Canada rentraient en France ou quittaient la colonie. On se rend compte aujourd'hui que la croissance démographique de la colonie canadienne dépendait moins de l'émigration française que de la croissance naturelle. Les Canadiens affichaient l'un des plus hauts taux de natalité jamais enregistrés. Alors qu'on dénombrait 40 naissances par mille habitants dans la France du XVIIe siècle, ce taux était de 55 au Canada (contre 10). Le taux élevé de fertilité des couples canadiens s'expliquent par le fait d'une meilleure alimentation, de mariages plus précoces et d'une espérance de vie plus longue. Dès 1740, le Canada d'origine française comptait plus de 50 000 habitants, dont 5000 à Québec et 3500 à Montréal. Québec restait la capitale politique, militaire et spirituelle de la colonie. Montréal jouait le rôle de centre névralgique de la traite des fourrures. Juste avant la Conquête de 1760, la plupart des habitants étaient nés au Canada; ils n'étaient donc plus des immigrants, mais des Canadiens puisque le Canada était devenu leur patrie. Grâce à la protection de l'armée française, ces Canadiens formaient une collectivité relativement prospère, composée d'agriculteurs, d'artisans, de pêcheurs, de citadins et de commerçants, tous bien nourris et robustes. 

Toutefois, en regard des colonies anglaises, le Canada révélait peu de chose. La colonie menaçait constamment d'être étouffée par des territoires anglais au nord (la Baie-d'Hudson) et au sud (les Treize Colonies de la Nouvelle-Angleterre), lesquels opposaient une population globale d'un million d'habitants, sans compter une main-d'œuvre de plus de 300 000 esclaves.

Tout ce que nous pouvons dire de cette époque de la Nouvelle-France, c'est que la langue française s'est imposée aussitôt dans la colonie canadienne. Et ce français ressemblait grandement à celui qui était parlé en France, notamment dans la région de Paris. Mais, déjà à la fin du Régime français, le vocabulaire commençait à diverger au point où certains voyageurs français pouvaient lui trouver une couleur «provinciale». Cela dit, le français du Canada se comparait avantageusement à celui parlé en France et n'était pas encore imprégné des influences anglaises.  


Sujets d'étude

38. Elucidez l’évolution démographique de la Nouvelle-France du 17ème au 18ème siècle.
39. Quels territoires la France doit-elle céder à l’Angleterre après le Traité d’Utrecht en 1713 ?
40. Comparez le taux de fertilité des couples canadiens par rapport aux couples français au 17èmeet 18ème siècle et expliquez la différence.
41. Est-ce que les immigrants sont responsables de la croissance démographique ?
42. Quelle fut l’évolution démographique dans les colonies anglaises ?
43. Commentez les tableaux 3 et 4.

Source: http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/francophonie/HISTfrQC_s1_Nlle-France.htm

 
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