A la découverte du Québec (ppt)

La déportation des Acadiens Imprimer Envoyer
©  Avec l'aimable autorisation de Joachim Leblanc
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 Peinture de  Claude Picard - L'ordre de la Déportation, un tableau de Claude Picard exposé au lieu historique national de Grand-Pré.

S'il faut en croire Jacques Lacoursière, "Histoire populaire du Québec, Tome I, Des origines à 1791" René et ses fils ainsi que le frère de sa femme François Landry étaient présents dans l'église de Grand-Pré au moment de l'annonce de la déportation. Ce serait lui, René Leblanc, le cousin de Paul notre ancêtre, qui aurait traduit le texte anglais à ses concitoyens.

(...)

    Les Français n'avaient jamais accepté le traité d'Utrecht, signé en 1713, qui leur avait fait perdre Terre-Neuve, la baie d'Hudson et l'Acadie. Ils sollicitaient les  Acadiens à quitter un sol devenu désormais anglais, à venir s'établir sur l'isle Royale ou sur les rives du Saint-Laurent. Des missionnaires, comme l'abbé Le Loutre, jouaient un rôle équivoque : ils évangélisaient les Indiens tout en les poussant à la guerre sainte contre les protestants anglais. 

    En 1748, le traité d'Aix-La-Chapelle avait rendu Louisbourg à la France, et avait  confié à une commission le soin de délimiter les frontières de l'Acadie. Peu soucieux d'attendre une décision peut-être défavorable, le gouverneur La Galissonnière trancha le différend au profit de la France, en lui adjugeant tout l'isthme de Shédiac, toute la baie Française. Son successeur, La Jonquière, érigea sur la frontière ainsi tracée les forts Beauséjour et Gaspéreau. Mais les Anglais tenaient trop à l'Acadie, rebaptisée Nouvelle-Écosse, à son agriculture, à ses pêcheries, pour tolérer les revendications françaises même légitimes. Leur premier mouvement avait été d'intensifier l'immigration. En l749, le gouverneur Cornwallis fit venir 2 500 colons britanniques et fonda le port de Halifax.

    Au printemps de 1750, des Acadiens demandèrent la permission de quitter la Nouvelle-Écosse. Le gouverneur Cornwallis, réalisant que ces Acadiens pouvaient éventuellement renforcer les positions françaises, refusa et répondit que les passeports ne pourraient être délivrés jusqu'à temps que «la paix et la tranquillité ne soient pas rétablies dans la province». 

    Cependant, la «question acadienne» inquiétait toujours les autorités anglaises. Pouvait-on se fier à ces «Français neutres» qui se refusaient de combattre au sein des troupes britanniques ? Depuis le traité d'Utrecht, les Anglais ont exigé des Acadiens le serment d'allégeance à la couronne d'Angleterre.


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Le serment d'allégeance de 1730 - Peinture de  Claude Picard

Dans l'ensemble, la population acadienne a respecté ce serment d'allégeance et a adopté une bonne conduite envers les autorités anglaises. Les infractions parfois commises le furent sous le coup de menaces françaises et indiennes. Des Français de l'extérieur ont poussé les Indiens micmacs à guerroyer contre les Anglais de l'Acadie, et l'un de ces animateurs a été l'abbé Le Loutre.

    En 1755, les Anglais, décidés à résoudre le problème, frappèrent un coup décisif : ils attaquèrent les forts Beauséjour et Gaspéreau qui, mal défendus, offrirent peu de résistance et capitulèrent respectivement le 16 et 18 juin. Maintenant, sans crainte de représailles, on pouvait se débarrasser des Acadiens. Ce fut le «Grand Dérangement». 

    Les soldats de la Nouvelle-Angleterremaintinrent la garnison du Fort Beauséjour,rebaptisé Cumberland, jusqu'en septembre où ils furent retirés pour aider à la déportation des Acadiens. Déjà près de 400 Acadiens de Chignectou avaient été enfermés dans le fort. Les troupes du fort firent également quelques sorties pour mettre le feu à des villages situés dans les alentours.

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    Le Grand Dérangement : les Anglais déportent les Acadiens en 1755 - Tableau de Claude Picard

L'ordre n'est pas venu de Londres. On avait naguère examiné ce projet, mais la décision finale retombe sur le gouverneur Lawrence. Les autorités métropolitaines ne seront avisées qu'après les premières opérations : elles ne les ont pas désavouées par la suite. Aux yeux de Lawrence, la déportation apparaît comme une nécessité stratégique. Dans la guerre de plus en plus imminente avec la France, les Acadiens lui semblent un mauvais risque, un danger pour les soldats anglais de la province. Surtout que la population française de l'Acadie compte environ 15 000 âmes.

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La déportation par Lewis Parker

Le 5 septembre 1755, 418 Acadiens furentréunis dans l'église de Grand Pré sous la surveillance de soldats en armes. Le colonelWinslow prit la parole et leur fit connaître ladécision de Lawrence : «Je vous communiquedonc, sans hésitation, les ordres et instructions de Sa Majesté, à savoir que toutes vos terres et habitations, bétail et cheptel de toute nature sont confisqués par la couronne, que tous vos autres biens, sauf votre argent et vos meubles, et vous devez vous-mêmes être enlevés de cette province qui leur appartient.»  Cependant, Winslow se garda bien d'indiquer le lieu de destination. Puis il ajouta : «J'espère que dans toute une partie du monde où le sort va vous jeter, vous serez des sujets fidèles, un peuple paisible et heureux.»

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Peinture de  Claude Picard

Attente avant l'embarquement

 

    C'est le 10 septembre suivant qu'eut lieu le premier embarquement à bord des vaisseaux,puis la chasse à l'homme commença. Traquésde toutes parts, ces captifs sans défense furentdirigés vers les côtes. Heureusement avertis par des fuyards, un bon nombre d'Acadiens réussirentcependant à s'enfuir avant l'arrivée des soldats,pendant que d'autres se cachèrent par petitsgroupes dans les forêts. De toutes les famillesacadiennes, il n'y en eut pas une qui ne fût frappéepar la mort de plusieurs de ses membres ou par laséparation de beaucoup d'entre eux. Car dans laconfusion des embarquements, on démembra desfamilles et ces malheureux ainsi séparés etéparpillés sur les navires furent emmenés aux quatre vents. Plus de 7 000 Acadiens furentdéportés vers les colonies anglaises d'Amérique : 300 à New York, 2 000 au Massachusetts, 500 en Pennsylvanie, 700 au Connecticut, 1200 enVirginie, 1000 au Maryland, 500 en Caroline du Nord, 500 en Caroline du Sud et 400 en Géorgie. Quelques-uns périrent en mer et, déjà malades et affaiblis par séjour sur les navires, la mort fit, dans leurs rangs, des ravages effroyables: sur les 454 débarqués à Philadelphie en novembre 1755, la petite vérole en emporta 237 en quelques semaines.

L'exil dans ces colonies fut pour eux encore plus cruel que leur station et leur déportation. Par petits groupes dispersés dans les villes et les villages, ils vécurent, à part quelques exceptions, au milieu d'une population farouchement hostile à leur égard. Une loi votée à la législature du Massachusetts, le 28 août  1756, concernant les Acadiens, en dit long sur leurs conditions de vie : Il est décrété que si les anciens habitants français de la Nouvelle-Écosse sont trouvés en dehors des limites des bourgs dans lesquels cette législature leur a ordonné de demeurer, ils seront, pour la première contravention, au bloc pour une période de trois heures et pour la deuxième, recevront, sur le dos mis à nu, dix coups de fouet.   Ces malheureuses familles déjà démembrées dès leur départ pour l'exil connurent le fond de l'horreur : le gouverneur Lawrence avait recommandé de s'emparer des jeunes enfants acadiens afin d'en faire sujets anglais et protestants. Aussi, suivant les paroles du gouverneur à la lettre, des Anglais n'hésitèrent pas à enlever et au besoin par la force des enfants en bas âge à des mères déjà persécutées et tant éprouvées. Aux lendemains de leur arrivée dans les colonies anglaises, quelques Acadiens s'étaient enfuis vers la Louisiane. Ce fut notamment le cas parmi ceux débarqués dans les colonies du Sud, et ces premières bandes furent suivies de plusieurs autres.

    Par contre, comme la plus grande liberté de conscience était autorisée dans les Carolines, qui avaient anciennement servi de refuges à un grand nombre de huguenots français après la révocation de l'édit de Nantes, des Acadiens préférèrent rester dans ces colonies et s'y établir.Des descendants de huguenots, émus par leurtriste sort, les avaient bien accueillis et aidés de leur mieux. Parmi ces Acadiens établis en Caroline du Sud, citons Basile Lanoue qui, devenu citoyen américain, et élu à l'assemblée législative de l'État en 1796. Ses descendants prirent le nom de Lanneau. En fait, minés par la nostalgie de leur pays, ces exilés ne pensaient qu'à retourner chez eux. Mais lorsqu'ils apprirent la chute de la Nouvelle-France, après la capitulation de Montréal, le 8 septembre 1760, ils n'envisagèrent plus un éventuel retour en Acadie, du moins dans l'immédiat. Aussi, désireux de retrouver leur liberté et leur dignité, des Acadiens décidèrent-ils de partir en Louisiane. C'était l'ultime espoir, pour eux, de vivre en paix sur une terre française.

    Par petites bandes, au milieu d'une nature sauvage, des familles acadiennes entreprirent ce long voyage vers le Mississipi. Les plus fortsaidèrent les plus faibles. Mais tous, animés d'une nouvelle force, endurèrent avec courage les épreuves de cette marche interminable. D'autres préférèrent partir vers les Antilles françaises et ils s'établirent à Saint-Domingue, en Guadeloupe et en Martinique.  D'après un document daté de 1763 et conservé aux archives du ministère des Affaires étrangères à Londres, 4 397 Acadiens vivaient encore à cette époque dans  les colonies anglaises, dont 1 043 au Massachusetts, 249 dans la province de New York, 666 au Connecticut, 383 en Pennsylvanie, 810 dans le Maryland, 280 dans la Caroline du Sud et 185 en Géorgie. Mis à part ceux qui étaient partis, les autres qui manquaient à l'appel étaient morts de chagrin et de misère. Après le traité de Paris, d'autres Acadiens se dirigèrent à leur tour vers les Antilles françaises. Mais, comme le climat tropical leur était insupportable, les uns et les autres finirent par arriver en Louisiane dans l'espoir d'y retrouver des membres de leur famille.

  Durant le «Grand dérangement», des Acadiens furent aussi déportés en Angleterre. Ils demeurèrent dans des camps de concentration à Bristol, Liverpool, Falmouth, Southampton et Portsmouth. Sur les 1 500 déportés internés pendant sept longues années dans ce pays, il n'en restait plus que 866 à la fin de 1762. Là encore, un grand nombre d'entre eux étaient morts de chagrin, de privations et aussi d'épidémies. Après la signature du traité de Paris, le ministre Choiseur exigea des autorités britanniques que les rescapés de ces sinistres camps soient dirigés vers les ports français. Ainsi, à partir de 1763, des milliers d'Acadiens se trouvaient en France, rapatriés par vagues successives en provenance du Canada après la capitulation de Louisbourg en 1758, des colonies anglo-américaines et d'Angleterre. Leur peine, leur désespoir incommensurable et le délabrement de leur santé ne pouvaient qu'inspirer la plus profonde pitié. Mais pour la plupart d'entre eux, ce qui amenait la souffrance morale était le démantèlement des familles. Ils étaient sans espoir de retrouver un jour soit un époux, une épouse, des parents ou des enfants débarqués si loin les uns des autres sur des rivages étrangers. Selon l'abbé Casgrain : «Ils étaient comme des plantes arrachées, ils ne pouvaient plus se reprendre à la vie. La nostalgie les tuait autant que la misère. » 

    Le gouvernement français prit des mesures humanitaires pour venir en aide à ces malheureux exilés dépouillés de leurs biens, et divers projets furent élaborés. D'abord, compte tenu de leur vie antérieure et de leur expérience dans une colonie, ne valait-il pas mieux envoyer ces Français d'outre-mer dans des colonies, plutôt que de les garder en métropole ? L'idée était sans doute valable. Ainsi, en 1762 et en 1763, le ministre des colonies expédia des volontaires en Guyane, et d'autres furent envoyés aux îles Saint-Pierre et Miquelon et aux Antilles françaises. Un petit nombre d'entre eux préféra s'établir en Uruguay. En 1764, Choiseul envoya aussi 10 000 immigrants d'Alsace et de Lorraine en Guyane. Mais le climat insalubre et les épidémies décimèrent 6 000 de cesnouveaux colons en l'espace de quelques mois. Deux ans plus tard, quelques survivants acadiens quittèrent cet enfer torride et s'embarquèrent pour la Louisiane. 

    En 1765, 78 familles acadiennes furentdirigées vers Belle-Île-en-mer, en Bretagne,  en vue de leur établissement. A cette époque, l'île était quasiment inhabitée et appartenait en propre à Louis XV. Le roi, qui s'était ému du sort tragique des Acadiens, avait pris la décision d'établir cesfamilles sur des terres de son domaine, et de lesleur octroyer en toute propriété. Ainsi, après un contrat en bonne et due forme, chaque familledevint propriétaire d'une concession située dans une des quatre paroisses de l'île. L'abbé Le Loutre, qui avait connu huit ans de captivité dans l'île Jersey, veilla en personne à l'établissement de ces gens et à une juste répartition de leurs parcelles. En outre, chaque famille reçut une maison et des bâtiments de ferme à construire, ainsi que du bétail, des outils et une pension pour lui faciliter le lancement de son exploitation agricole. 

    Au cours de l'année 1773, le gouvernement conçut le plan d'installer 1 500 Acadiens sur un important établissement agricole, créé dans ce but, en Poitou. D'après un recensement effectué par le gouvernement à la fin de cette année, il  se trouvait encore environ 2 500 Acadiens éparpillés dans plusieurs ports de France comme Boulogne, Morlaix, Saint-Malo, Belle-lle-en-mer, Le Havre,
Cherbourg, La Rochelle et Rochefort, où d'ailleurs ils y vivaient tant bien que mal. Le marquis de Pérusse des Cars, qui possédait un vaste domaine près de Poitiers, accepta d'y recevoir les Acadiens et d'organiser leur installation. Le gouvernement s'était engagé à subventionner ce projet. 

    Les familles furent d'abord dirigées vers Châtellerault, où elle y demeurèrent plusieurs mois en attendant les terres qu'on leur avait promises.En fait, tout restait à faire, à commencer par la construction des maisons. A la longue lemécontentement ne tarda pas à gronder, d'une part parce que ces réfugiés  comprirent qu'ils ne deviendraient jamais propriétaires des lotissements en friche, et d'autre part parce que ces chefs de famille comptaient davantage de marins et de pêcheurs que des agriculteurs. Voyant alors que le généreux projet était devenu un échec, le Conseil du roi proposa de ne garder au pays que les paysans ayant de l'expérience et de renvoyer les gens de mer vers les côtes. Finalement, une trentaine de familles seulement, regroupant l60 personnes, s'établirent le long de la «Ligne acadienne» qui rejoint les trois paroisses d'Archigny, Saint-Pierre de Maillé et La Puye. A l'intention des Acadiens, on y construisit 54 solides maisons au type très particulier et différent des demeures poitevines, dont 38 existent encore. 

    Dès 1766, des Acadiens vivant en France apprirent que quelques-uns de leurs compatriotes s'étaient établis en Louisiane. Puis la nouvelle ne tarda pas à se répandre. Aussi, dans l'espoir de retrouver des membres de leur famille qu'ils pensaient perdus à jamais, de nombreux Acadiens émirent le voeux d'aller en Louisiane. Un premier départ, comprenant 22 personnes, eut lieu en 1777. Mais le désir des Acadiens d'aller s'établir en Louisiane rencontra quelques obstacles, car la colonie était devenue espagnole depuis le désastreux traité de Paris. C'est alors qu'un certain Peyroux de La Coudrenière qui avait passé sept ans en Louisiane, décida d'intervenir en faveur des Acadiens désireux de s'embarquer pour l'Amérique. Il réussit à obtenir une audience avec l'ambassadeur de l'Espagne à Paris, et lui soumit le projet de faire transporter en Louisiane les Acadiens  réfugiés en France afin qu'ils puissent y retrouver leurs parents. Des négociations s'amorcèrent et, le 22 octobre 1783, le roi d'Espagne, Charles III, accepta ce projet par décret Royal. Puis, en janvier 1784, Peyroux de La Coudrenière obtenait l'assurance que les volontaires acadiens seraient transportés dans la colonie aux frais du gouvernement espagnol. A partir de là, les négociations s'accélérèrent. Finalement, à la suite d'un échange de notes entre les gouvernements français et espagnol, Louis XVI accorda son assentiment à l'embarquement des Acadiens,

le 31 mars de la même année.  deporta3.jpg (56063 octets)

    Au total, 1 596 Acadiens s'embarquèrent à destination de la Nouvelle-Orléans entre le 10 mai et le 15 octobre 1785. Sept navires transportèrent les Acadiens de France en Louisiane, dont respectivement Le Bon Papa, La Bergère, Le Beaumont, Le Saint-Rémy, La Amistad, La Villa de Arcangel, et La Carolina. Bientôt, grâce à tous ces apports, la population de souche acadienne en Louisiane ne tarda pas à atteindre plus de 4 000 âmes. Après la fin des hostilités franco-anglaises, des rescapés de cette tragédie revinrent dans leur pays et, par vagues successives, se répandirent dans les provinces maritimes du Canada. En 1764, les instructions royales autorisèrent les Acadiens à rentrer comme colons au même titre que les sujets britanniques, et moyennant le serment d'allégeance commun. Ces exilés arrivèrent successivement des rives du Saint-Laurent, des îles Saint-Pierre et Miquelon, et aussi des colonies anglaises où des familles formèrent des caravanes qui  traversèrent à pied des zones montagneuses, des forêts et des rivières au prix de périls de toutes sortes, de fatigues et de privations inouïes. On verra de ce fait, pendant de longs mois, des bandes errantes d'êtres tristes et faméliques se traîner sur les chemins, s'efforçant de gagner la terre promise.

evange.jpg (114074 octets)Selon M. Rameau, il se trouvait environ 2 800 Acadiens éparpillés dans leur pays entre les années 1766-1768. Ce retour des réfugiés, qui repartirent de rien sur une terre qui n'était plus la leur et sur laquelle flottait désormais le drapeau d'une autre nation, inspira le poète Longfellow lorsqu'il écrivit Évangéline : «En Acadie, c'est toujours la forêt vierge, mais à l'ombre de ses feuillages, habite maintenant une autre race, aux moeurs différentes et parlant une autre langue. Seulement, le long des rivages du  triste et brumeux Atlantique, languissent quelques paysans acadiens, les fils de ceux qui, s'étant échappés de leurs prisons lointaines, sont revenus jusqu'ici, pour mourir et reposer dans le sol natal.» 

    Ce sont donc ces réfugiés acadiens, livrés à eux-mêmes et extrêmement pauvres, qui assurèrent la survivance de leur groupe ethnique. Au début, misérables et sans instruction, ils vécurent ainsi dans l'isolement et l'abandon le plus total, leurs seules forces étant l'incomparable pureté de leurs valeurs morales, l'amour du travail et le profond attachement à leur foi religieuse. Mais ces quelques Acadiens  ayant aussi le culte de la famille, se multiplièrent rapidement. En 1803, la population acadienne des trois provinces maritimes comptait 8 432 âmes, pour atteindre ensuite 11 630 habitants neuf ans plus tard. C'était déjà un miracle de fécondité.


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    L'Acadie, complètement vidée de ses familles fondatrices à partir de 1755, allait malgré tout retrouver son âme. Après plus d'un siècle d'oubli, nous assisterons à une véritable renaissance acadienne et cette renaissance se fera en quatre étapes. Mais, ne pouvant compter que sur eux-mêmes, les Acadiens durent se forger, seuls, les outils de leur propre survivance. C'est ainsi que l'année 1867 vit la fondation du premier journal de langue française des provinces maritimes Le Moniteur acadien. C'était déjà un premier pas pour affirmer l'entité distincte de ce petit peuple. Il ne lui restait plus qu'à se créer une identité bien à lui vis-à-vis des autres groupes français du Canada et des États-Unis. Ce souhait se réalisa quatorze ans plus tard. 

    En juillet 1881, lors du premier congrès acadien qui se déroula à Memramcook, les délégués des paroisses de la Nouvelle-Écosse, de l'Ile-du-Prince-Édouard et du Nouveau-Brunswick, décidèrent du choix du 15 août comme fête nationale des Acadiens des provinces maritimes. Puis, trois ans plus tard, lors d'un second congrès qui eut lieu à Miscouche, les délégués adoptèrentà l'unanimité la proposition suivante : «Que le drapeau tricolore soit le drapeau national desAcadiens français. Comme marque distinctive de lanationalité acadienne, on placera une étoile, figure de Marie, dans la partie bleue, qui est la couleur symbolique des personnes consacrées à la Sainte Vierge. Cette étoile, Stella  Maris, qui doit guider la petite colonie acadienne à travers les orages et les écueils, sera aux couleurs papales pour montrer notre inviolable attachement à la Sainte Église, notre mère.» 

    Enfin, lorsque ce drapeau fut déployé pour la première fois devant un auditoire ému, quelques personnes présentes suggérèrent de chanter la «Marseillaise». C'est alors qu'un délégué, M. l'abbéRichard, entonna l'Ave Maris Stella, que la foulechanta avec lui. Cet air, bien connu par tous et sisouvent chanté dans les églises d'Acadie, futfinalement choisi comme hymne national. Avec tous les atouts, l'Acadie renaissait de ses cendres 129 ans après le génocide et la triste tragédie du «Grand Dérangement». Quelle nationalité n'eût pasdisparu après de si cruelles épreuves et devant tant d'adversité ? L'histoire des Acadiens, toujours parsemée d'embûches, est un modèle de volonté
et de courage.

    En 1884, lorsque le magnifique drapeautricolore, symbole de fidélité à la lointaine mère patrie, se répandit dans les villes et les villages des provinces maritimes, il provoqua chez les Acadiens un vif sentiment élevé de dignité. Sa présence, sans pour autant faire oublier les souffrances et les humiliations du passé, donna une nouvelle force et un élan à ce petit peuple martyr. Et à partir de là, ces descendants d'exilés léguèrent aux jeunes générations, espoir de l'avenir,  des motifs de fierté et d'attachement immuable à l'Acadie immortelle. 

Ce chapitre est un extrait du livre de Johnny
Montbarbut «Si l'Amérique française m'était
comptée, Essor et chute». Vous pouvez vous
procurer ce livre aux Éditions de L'HEXAGONE. 

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Aujourd'hui, le site de la déportation à Grand-Pré est marqué d'une croix commémorative.

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Grand-Pré
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MODE DE VIE

DES ANCIENS ACADIENS
   
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Peinture de  Claude Picard

LES DESCENDANTS des pionniers, formant déjà la troisième ou la quatrième génération en terre acadienne, étaient devenus des Acadiens. Ayant acquis de nouvelles coutumes et "unis par la tradition et les usages que la force des choses leur avait imposés en commun", ils formaient déjà un peuple nouveau.   

    La fécondité des berceaux était la grande richesse de ces paroisses naissantes. Elles n'étaient pas rares les familles acadiennes comptant dix, quinze et même vingt enfants. Les octogénaires étaient nombreux qui pouvaient compter sur une centaine de descendants: enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants.   

    "Plus je considère ce peuple, écrit en 1708 Subercase, le dernier des gouverneurs français d'Acadie, plus je pense que ce sont les gens les plus heureux du monde". En I'absence des missionnaires, une "messe blanche" se célébrait tous les dimanches. Cette pieuse coutume, consacrée dans les colonies neuves, a persisté chez les Acadiens, même après leur dispersion, lorsqu'un prêtre ne pouvait les atteindre.   

    Tout le monde s'assemblait, soit dans une modeste chapelle, soit dans le lieu ordinairement affecté à la tenue des offices religieux. L'un des plus âgés du groupe, ordinairement un vieillard aux cheveux blancs, récitait les prières de la messe et entonnait les chants liturgiques auxquels répondait le choeur des assistants.   

    Les mémoires et les récits de voyages de l'époque nous permettent, à des siécles de distance, de retracer les étapes de la création de la nation acadienne, du mode de vie des Acadiens. Nous pouvons évoquer leurs travaux et leurs coutumes, tout comme s'ils vivaient parmi nous.   

    En octobre 1685, comme on le sait déjà, l'intendant De Meulles, du Canada, visitait I'Acadie. Il en repartait au mois de mai 1686. En cette même année 1686, Mgr de Saint-Vallier y faisait une longue tournée pastorale. Tous deux ont laissé de touchantes relations de leur voyage en terre acadienne.   

    À la même époque, le gouverneur François Perrot ainsi que Lamothe-Cadillac vécurent au milieu des anciens Acadiens. Diéreville a passé les années 1699 et 1700 en Acadie. Ces personnes ont vu les Acadiens à I'oeuvre, les ont observés de près, ont causé avec eux et ont fréquenté leurs modestes demeures. Plusieurs autres mémorialistes en ont fait autant. Ces narrations ne manquent jamais d'impressionner vivement ceux qui lisent ou relisent ces descriptions attachantes de la vie des pionniers acadiens.

Les Acadiens chez eux

D'après Rameau de Saint-Pére, "Port-Royal consistait alors en un fort grossier, formé de quelques terrassements couronnés par de grosses palissades de bois. L'église et quelques maisons se trouvaient aux alentours. La plupart des fermes étaient répandues dans la campagne, chacun demeurant sur son terrain. 

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"Les maisons étaient faites de bois équarri ou construites au moyen de gros pieux, plantés en terre, dont les interstices étaient bouchés avec de la mousse et de I'argile. Les cheminées étaient montées avec des poteaux et de la terre glaise battue, et le toit couvert de joncs, d'écorces, parfois même de gazon. Le bois étant très abondant, toutes ces constructions étaient faciles à édifier et l'on pouvait, à la première alarme, les abandonner sans souci et les perdre sans regrets; considération importante, car de fréquentes incursions des Anglais inspiraient la méfiance et l'on s'efforçait de n'offrir aucune prise de quelque valeur à l'ennemi.   

    "Quand celui-ci se montrait en force, les habitants se sauvaient dans la forêt, sans inquiétude sur ce qu'ils laissaient derrière eux, car leurs petits troupeaux étaient dressés à la vie des bois et leur mobilier était d'un enlèvement facile: quelques marmites de fer, les armes, les outils et un paquet de hardes. Ceux qui étaient embarrassés de trop de richesses en enterraient une partie et emmenaient le reste. Mais tous connaissaient, dans les collines boisées, à quelques portées de fusil, de sûres retraites qui n'étaient pénétrables que pour eux et pour leurs amis fidèles, les Micmacs de l'intérieur." 

Construction d'une digue à Grand-Pré
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Peinture de Lewis Parker

Les anciens Acadiens s'adonnaient à la culture, à l'élevage, à la chasse, à l'exploitation forestière et à la pêche. Les nombreux tonneliers signalés dans les recensements empaquetaient le poisson salé pour l'expédition en France.   

    Durant les longs hivers, les Acadiens tissaient leurs étoffes, avec la laine de leurs moutons ou avec le lin, récolté en abondance, surtout dans la région de Grand-Pré. Les anciens Acadiens préparaient eux-mêmes leur cuir et fabriquaient leurs propres chaussures de même que les harnais, qu'ils imbibaient d'huile afin de les rendre imperméables. Ils faisaient leur propre savon et la chandelle dont ils s'éclairaient. Étant d'une grande habileté à manier la hache et le ciseau, ils fabriquaient leurs meubles rustiques et des outils en bois.   

    Au printemps, les anciens Acadiens faisaient du sucre d'érable et de la bière d'épinette dont ils étaient très friands. Bien que, par leur propre industrie, ils se fournissaient d'une grande variété d'objets d'utilité courante, ils devaient néanmoins se procurer à l'étranger les métaux en barre, les armes et munitions, le sel, certaines étoffes, de même que les marchandises d'importation, dont ils se servaient dans leur commerce des fourrures avec les Indiens.   

    Le vert, le bleu et le noir étaient les seules teintures à leur portée. Pour obtenir des garnitures rouges, surtout pour leurs robes et leurs manteaux, les Acadiennes se procuraient des étoffes anglaises qu'elles charpissaient en défesures, cardaient, filaient et tissaient sur leurs rustiques métiers.

L'instruction chez les Acadiens

Sous le régime français, soit jusqu'en 1713, une quarantaine de religieux et de prêtres séculiers vinrent en Acadie. Ils furent tout à la fois directeurs de conscience, ministres du culte, guides politiques, arbitres dans la plupart des litiges d'intérêt privé et aussi instituteurs.   

    En 1701, une école fut ouverte à Port-Royal, sous la direction de soeur Chausson, religieuse de la Congrégation de la Croix, qui était venue directement de France. La première école régulière fut cependant fondée à Port-Royal, en 1703, par le père Patrice René. Une autre école sera établie plus tard à Saint-Charles-des-Mines (Grand-Pré), par I'abbé Louis Geoffroy.   

    Avant l'ouverture de ces écoles, les missionnaires s'étaient fait instituteurs, pour enseigner à lire et à écrire aux jeunes Acadiens qui offraient les meilleures dispositions. Il arriva aussi que plusieurs Acadiens, parmi les plus fortunés, envoyèrent leurs enfants parfaire leur instruction en France.   

    Il y eut aussi en Acadie plusieurs notaires. Signalons maître Domanchin, qui exerçait, dés 1651, les fonctions de substitut de notaire et garde-notes ; Guillaume LeBet fut, vers la même époque, grand-prévost de justice en Acadie; Claude Petitpas remplissait, en 1680, les fonctions de greffier et de notaire royal; maîtres Couraud et Loppinot exercèrent leur profession à Port-Royal, entre 1690 et 1710.   

    Dans la région de Grand-Pré, il y eut le notaire Alain Bujeaut qui s'établit près de son beau-père, Pierre Melanson, vers 1696. Plus tard, nous y voyons le notaire Alexandre Bourg et le notaire René LeBlanc, immortalisé par Longfellow, dans son poème Evangéline. Alexandre Bourg et René LeBlanc avaient sans aucun doute étudié en France. Enfin, le notaire Louis de Courville exerça sa profession en Acadie, notamment dans la région de Beaubassin, à Beauséjour, en 1754 et 1755. Dans la masse des papiers de ce tabellion, qui pratiqua sa profession à Québec, de 1756 à 1758, puis à Montréal, de 1758 à 1781, il se trouve dix-sept contrats, les seuls, peut-être, qu'il dressa en Acadie.

   L'idée de la patrie acadienne


       


Rameau de Saint-Père, dans l'ouvrage déjà cité, trace un vivant portrait des anciens Acadiens. "Leurs joies, écrit-il, étaient celles du foyer domestique et, au dehors, les courses violentes et les pêches hardies. Ils aimaient les fêtes de I'église, les longues guirlandes des processions fleuries et les chants solennels, auxquels répondait la grande voix de l'océan.   

    "Dans les veillées, ils retrouvaient encore quelques vieilles chansons de France, au milieu des joyeux propos, des récits de chasse et de flibuste. D'autres fois, songeurs solitaires, ils éprouvaient, aux accords mélancoliques de la mer, ces méditations rêveuses que la religion éveille dans les âmes les plus simples, aussi bien que chez les grands esprits. Ils en faisaient des légendes et des chants populaires et c'est dans ces premières ébauches de la vie intellectuelle que Longfellow a puisé l'idée-mère d'Évangéline, ce chefd'oeuvre charmant.   

    "Les caractères, cependant, n'étaient pas toujours faciles, parmi ces hommes grossiers, que venaient souvent aigrir les difficultés au milieu desquelles ils vivaient. Ils n'étaient pas exempts des défauts propres à la race française et que l'on retrouve partout où elle s'établit : une certaine légèreté d'esprit, qui s'inspire plus volontiers des impressions présentes que des provisions d'avenir ; une vanité individuelle, féconde pour quelques hommes qu'elle pousse aux grandes actions, mais qui, dans le commun de la vie, nous rend souvent insupportables les uns aux autres; peu de subordination, à moins qu'elle ne soit imposée par la force ou l'entraînement ; enfin, un grand amour de la critique et du commérage, avec une jalousie innée de ses voisins, suites abusives de notre trop grande sociabilité..."   

    "Dans l'église, ils se groupaient moralement et matériellement. Ses Fêtes étaient presque les seules Fêtes de ces braves gens. Ils s'enthousiasmaient de ces mélodies, de ces cérémonies pompeuses, de ces réjouissances champêtres, dans lesquelles ils se comptaient, s'y retrouvaient plus sûrs les uns des autres, unis dans une même idée, une même confiance et une même sincérité sous I'oeil de Dieu tout-puissant.   

    "C'est alors que leur curé trouvait, chez ces hommes rudes et grossiers, les esprits les mieux disposés à s'assouplir sous ses remontrances et à s'associer dans une action commune."   

    A défaut de routes carrossables, les rivières constituaient leurs principales voies de communication à l'intérieur des terres. Durant la belle saison, ils se servaient de canots d'écorce de bouleau, de leur fabrication. L'hiver, sur la glace, Ils pouvaient franchir de grandes distances au moyen de raquettes ou de traîneaux.   

    Les travaux des champs et des bois se faisaient en commun. En hiver, durant les longues veillées, alors que les bûches d'érable et de hêtre brûlaient lentement dans la cheminée, les Acadiens se livraient aux joies de I'hospitalité. Ils se réunissaient entre parents, amis et voisins, racontaient des histoires de la vieille France, que seuls les plus âgés avaient connue. Ils entonnaient les vieilles chansons d'autrefois, dansaient des danses rustiques et entretenaient ainsi la flamme vive de la sociabilité et de I'hospitalité française, dont sont encore marqués leurs descendants de nos jours.   

    C'est ainsi que se précisa l'idée de la patrie acadienne, parmi les fils et les petits-fils des premiers colons français arrivés en Acadie. Deux ou trois générations, parfois quatre, avaient déjà contribué à la formation d'un peuple distinct, possédant des coutumes et des traditions qui lui étaient propres. Le sentiment de la patrie acadienne avait pénétré leur âme. L'amour du sol acadien était entré dans leur coeur. Ils étaient devenus des Acadiens. 

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Lieux historique national de Grand-Pré


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